Théâtre : « Bidules, truc », une gourmandise pour petits ogres

Un piano, trois comédiens et quelques figurines-marionnettes. C’est avec minimalisme que se déroulent les contes-spectacles de Pierre Notte mis en scène par Sylvain Maurice. L’auteur et le metteur en scène misent donc sur l’imaginaire du public – enfants et adultes, car malgré un dispositif très simple, le propos est assez subversif pour tous les séduire – comme partenaire de jeu.

Toute mièvrerie est ici évitée, grâce au dynamitage des codes et des repères traditionnels du genre : la princesse tête à claques finit par préférer un crapaud au prince charmant, le loup se fait dévorer par un enfant, le chat philosophe contre le pouvoir policier, la Reine (Marie-Antoinette) tricote pendant que Louis XVI palabre lâchement avec un lapin échappé d’Alice au pays des merveilles, la Fée « marraine » avale sa filleule… avant d’être contrainte de la « rendre », comme disent les enfants…

Une galerie de personnages invraisemblables et jubilatoires, à contre-courant. Pierre Notte sait que l’intelligence des enfants se délecte de parodie et d’humour politiquement incorrect.

Car ce gendarme qui réclame ses papiers à un chat indolent puis au soleil lui-même, éteignant par la même occasion le monde, est un absurde obsédé de l’ordre, un mégalomane inquiétant et hilarant. Et cette séquence de mettre joyeusement en scène, mais oui, un problème d’actualité.

Ici en effet les figures de l’autorité sont mises à mal : Marie-Antoinette est interprétée par un acteur portant mules à talons hauts, tandis que Louis XVI est pris en charge par l’actrice du spectacle, laquelle en fait un fantoche sans ampleur que le peuple ne peut qu’écraser. Bon enfant certes, cette pièce, mais à sa manière révolutionnaire…

De la même façon, les blondes princesses écervelées transgressent l’ordre des choses et se préfèrent en vertes batraciennes pour prendre leur palme dans les cloaques, donnant allègrement naissance à des têtards.

Quant au personnage de l’enfant lui-même, il échappe à l’innocence lénifiante et affronte le loup avec bravoure jusqu’à non seulement avaler ce dernier mais aussi… mais, chut, il ne faut pas révéler la fin peu attendue de ces contes…

Pierre Notte s’est souvenu que la littérature pour enfants inclut la cruauté. Les contes sont remplis de petits êtres vaillants affrontant sorcières, ogres et parents parfois peu scrupuleux. Monde merveilleux de l’apprentissage où l’enfant apprend à devenir plus grand.

Chaque histoire du spectacle est conçue comme une saynète interprétée dans une ambiance cabaret avec chansons et accompagnement musical au piano. Les personnages sont à la fois composés de stéréotypes stylisés par les marionnettes – les grenouilles, le loup, le gendarme de Guignol à l’accent lyonnais – et d’incarnations burlesques par les trois acteurs/chanteurs/musiciens.

À voir l’enthousiasme des enfants et des parents dans la salle du théâtre, le pari semble tenu. Les enfants d’âges différents – ils sont pour certains tout petits – et les adultes rient ensemble, les degrés de lecture se superposant avec finesse et fluidité dans cette proposition. Il faut donc en famille rejoindre ce sémillant trio, rigolo et malicieux, pour chercher avec lui le loup dans les bois.

À l’opposé du formatage de la télévision, c’est un plaisir sans excès de sucre et avec une pincée d’acidité.

► Bidules, trucs de Pierre Notte. Du 19 janvier au 30 mars 2011, Théâtre Les Déchargeurs, Paris 1er, mercredi à 16H30, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 18H00 . À partir de 7 ans.

Luc Reyrolle

04/02/2011

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