Yamina Benguigui : « Aïcha est une Shéhérazade des temps modernes »

Elle reçoit au bar de l’hôtel où elle écrit habituellement. Mais son autre « bureau » se situe… dans un salon de coiffure non loin de cet établissement cossu. C’est là, entre autre, que la réalisatrice Yamina Benguigui a élaboré l’histoire d’ « Aïcha », une jeune Française d’origine algérienne, issue de la banlieue. Après un premier épisode, succès historique de France 2, « Aïcha » revient mercredi 2 mars à 20h35 pour une nouvelle aventure dans le monde du travail. Rencontre avec la « maman » de cette héroïne terriblement attachante.

Pouvez-vous nous raconter la naissance du personnage d’Aïcha ?
Quand j’ai réalisé mon premier long-métrage « Inch’ Allah dimanche », la productrice Dominique Lancelot m’a proposé de travailler autour d’un personnage de femme, dans le cadre d’une série télévisée. Après réflexion, j’ai pensé aux jeunes filles rencontrées lors de mes documentaires. A mon époque, l’enjeu pour les jeunes Maghrébines était de sortir du carcan familial. Pour les filles d’aujourd’hui, il s’agit de s’éloigner d’un autre carcan : celui de la cité. Un défi d’ailleurs compliqué…

Pourquoi ?
Parce qu’en sortir, c’est trahir. Et, en même temps, ces cités ne sont que le résultat d’un transit qui s’est fossilisé. Quand ils sont arrivés en France, nos parents n’avaient pas envisagé leur avenir dans ces tours. J’imagine Aïcha un peu comme le héros de cette série, « Le prisonnier ». Elle essaie de sortir de ce territoire, mais c’est terriblement compliqué et elle y est inexorablement ramenée. Mais elle veut s’en extraire, est bienveillante -c’est important !- et a les rêves de n’importe quelle jeune fille française. L’héroïsme d’Aïcha réside dans sa capacité à faire quelques mètres par épisode pour avancer. C’est une Shéhérazade des temps modernes qui, tous les jours, doit inventer pour faire bouger les choses.

Ce prénom, Aïcha, signifie en arabe « la vivante » et rappelle son dynamisme, sa volonté de s’ancrer dans le présent. En même temps, c’est le prénom de la troisième femme du Prophète, donc une inscription dans des valeurs traditionnelles…
Oui, mais attention, on peut voir Aïcha, la femme du Prophète, comme une jeune femme moderne pour son époque ! Elle savait lire et écrire, s’est engagée dans la bataille du chameau contre Ali et elle était l’épouse préférée de Mahomet. Mais si j’ai choisi ce prénom, c’est aussi parce que c’est celui de ma grand-mère -une guerrière dans son genre !- et de ma petite sœur. Quand on dit « Aïcha », c’est comme si on voyait des paillettes scintiller devant nos yeux !

La diffusion du premier épisode d’ « Aïcha », l’an dernier, a réuni 5, 4 millions de téléspectateurs. Quelques jours plus tard, le cinéaste Régis Wargnier a écrit une tribune dans laquelle il disait que « nous avions rendez-vous avec Aïcha parce que nous attendions ce rendez-vous ». Pensez-vous que votre héroïne a occupé un territoire encore vierge ?
Il est clair qu’il y avait un espace fictionnel à occuper. Longtemps on a pensé que pour parler de diversité, on ne pouvait le faire que d’un point de vue historique. Il y a eu des fictions sur les événements d’Algérie par exemple. Mais il n’y avait pas de réponse à cette envie de rire et de pleurer qu’ont les téléspectateurs. Avec « Aïcha », nous avons battu « Dr House » en termes d’audience ! C’est donc bien qu’il y avait une demande. Et comme l’a dit Hervé Bourges à ce moment là, « ce n’était pas 5 millions de Maghrébins qui étaient devant leur télévision ce soir là ! ».

Dans cet épisode, « Job à tout prix », vous n’hésitez pas à porter sur les musulmanes fraîchement converties aux motivations parfois très légères un regard ironique…
Je crois qu’il faut oser rire de cela ! Cela se nourrit de ce travail documentaire que j’ai effectué auparavant. J’ai réellement entendu une jeune fille voilée me dire : « Au départ, je voulais me faire faire un piercing ! ». Mais effectivement, je vois ce que l’on fait de ces questions dans les journaux télévisés. La différence entre un journaliste et moi est que je peux rester à travailler sur un même sujet pendant 1 an, 1 an et demi. C’est en ce sens que la fiction a un rôle à jouer pour faire changer les regards.

Vous pensez qu’ « Aïcha » peut faire évoluer les regards ?
Je le souhaite. Parce que les lois ne suffisent pas. La comédienne qui joue Mme Bouamazza m’a raconté une histoire : à Marseille où elle vit, elle se fait arrêter dans la rue par une jeune fille. Comme Aïcha, elle a un petit copain « Français de souche ». Aborder cette question avec ses parents est problématique, comme pour Aïcha. Un jour qu’elle revenait à la charge, sa mère lui a dit : « Concernant ton copain, on attend ce que va faire Madame Bouamazza dans le film. » C’est dire la force de la fiction !

Propos recueillis par Joséphine Lebard

18/02/2011

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