« Habemus Papam », un grand film !

Nanni Moretti et Michel Piccoli à Cannes © AFP/François Guillot

« Un pape double : d’angoisse et de bonheur de croire en Dieu ». Ainsi, Michel Piccoli a t-il résumé, vendredi matin, le personnage qu’il interprète dans le film « Habemus Papam ,», présenté ce jour en compétition.

Le talent que l’acteur y  déploie, tout de sobriété et de grâce, mérite effectivement une place dans le palmarès final, comme l’espère aussi Maurizio Turrioni, critique cinéma à « Famiglia cristiana »

L’œuvre de Nanni Moretti a été applaudie, à l’issue de la projection réservée à la presse, en début de matinée. Pour qui connaît les usages cannois, les mines ravies de la plupart des journalistes qui en sortaient, et la qualité des échanges ensuite entre une salle comble, le cinéaste et  son équipe, en disait déjà long sur la bonne réception d’ « Habemus Papam ».

Générosité, tendresse… Nanni Moretti offre, dans ce film, un regard bienveillant sur le Vatican. Bienveillant et plein d’humour. Ainsi, le cinéaste n’hésite pas à  transformer une cour intérieure en terrain de volley-ball, où les cardinaux disputent une compétition « inter continents », en attendant que le nouveau pape, élu à l’issue de leur conclave, sorte de son mutisme et se décide à endosser la charge. C’est iconoclaste, mais sans méchanceté.

« En tant que spectateur, j’ai vu tellement de films sur le Vatican et les conclaves, pleins d’intrigues et de complots, que j’ai eu envie de parler d’un autre Vatican : le mien ! », insiste le cinéaste Italien.

« J’ai réalisé Habemus Papam l’an dernier à Rome, alors que le Vatican était en pleine tourmente, avec les « affaires » de prêtres pédophiles, poursuit-il. L’église catholique semblait avoir perdu de sa crédibilité. Des gens autour de moi me poussaient à faire une fiction offensive. Mais je n’ai pas voulu me laisser influencer par l’actualité. J’ai persisté dans mon projet. Aujourd’hui, j’en suis très heureux. Entre-temps, l’Eglise a fait son mea-culpa. Le mauvais climat de 2010 s’est dissipé », poursuit le cinéaste.

Sans en dévoiler toute l’histoire, pleine de rebondissements, sachez qu’« Habemus Papam » joue, avec une grande subtilité, de la rencontre incognito entre un pape en plein doute, pendant les quelques jours qui suivent son élection, et des Romains « ordinaires », dans l’attente du nouveau Souverain Pontife, dont ils ne connaissent encore rien. Pas même  l’identité. L’autre fil conducteur, c’est une autre rencontre, entre un psychanalyste (joué par Nanni Moretti lui-même), dépêché au Vatican pour tenter de dénouer la situation, et  les cardinaux du conclave. En suivant ce « doctore », Nanni Moretti nous montre d’abord des êtres,  derrière la fonction.

Venus des quatre coins du monde, Ses cardinaux sont pétris de bonté. Le plus inattendu, c’est qu’ils ont un comportement de gamins dans une cour de récréation. Cela s’exprime lors de joyeux moments collectifs, comme ce tournoi de volley, au pied des appartements papaux. C’est, pour le cinéaste, une manière  de  mettre au jour une coupure de ces ecclésiastiques  avec la vie « ordinaire ». La réalité est évidemment plus nuancée.

Mais ici, ce postulat offre à la fiction de mettre en scène des personnalités, à l’intérieur de ce huis-clos étouffant, car personne ne doit sortir du Vatican jusqu’à la présentation du nouveau pape. Sans avoir recours justement aux trames sulfureuses à la Vinci Code, ou à un drame à la Shakespeare (la série des Parrain de Francis Coppola), dont le Vatican est systématiquement le cadre.

Ici, pendant ces longues journées suspendues à sa propre décision, notre Souverain Pontife fugueur partage, au gré de sa déambulation, incognito de nombreux moments avec des  Romains (cafetier, boulanger, étudiant …). Pierre parmi ses frères… Il assiste également, et parmi eux, à l’attente fervente de Catholiques venus du monde entier pour … le saluer, Place Saint-Pierre, lorsqu’il acceptera d’apparaître enfin au balcon (« Habemus Papam », « Nous avons un Pape » …). Comme une mise en abyme.

« A travers mon film, je n’ai pas voulu dire à l’Eglise ce qu’elle devrait faire, se défend Nanni Moretti. Je sème beaucoup d’interrogations, mais je ne donne pas de réponses. Le cinéaste espagnol Luis Bunuel, dont les films sont en fait empreints de spiritualité, avait cette formule, sorte de pirouette provocatrice : « Grâce à Dieu, je suis athée ». Moi, je dirais plutôt que je suis désolé de ne pas croire … Bien que j’aie reçu  une éducation religieuse classique.

« Mon pape se retrouve du jour au lendemain dans l’obligation de conduire le peuple des catholiques. Il ne se sent, tout simplement, pas à la hauteur de l’immense tâche qui l’attend : donner de l’amour et de l’espérance à des centaines de millions de Catholiques.  Impulser des changements … N’importe qui peut ressentir un jour une panique identique en face d’ un événement très important dans sa vie, ne serait-ce qu’apprendre qu’on va devenir parent … ».

Nanni Moretti affirme ne pas avoir voulu  prendre un pape en particulier, comme modèle pour le sien. En tout cas, rien ne le rapproche de Benoit XVI, bien que les premières images du films montrent le décès de Jean-Paul II. En revanche, c’est bien au pape polonais qu’on pense en voyant le film. Consciemment ou non, le cinéaste attribue à son Souverain Pontife une passion inassouvie pour le théâtre (perdu dans Rome, il s’attache à une troupe qui répète une pièce de Tchekhov…).

Or, chacun sait que Jean-Paul II fut acteur amateur dans sa jeunesse. Une manière, sans doute aussi, de mettre en miroir une certaine théâtralité de l’Eglise catholique, avec le « cœur de  métier » de Michel Piccoli, en même temps que ce pape, sous le choc de son élection, dépression fulgurante, se remémore sa vie et ses anciens renoncements, le théâtre, en premier.

Au fond, si message il y a dans « Habemus Papam », il se trouve dans sa vision fraîche et énergisante de l’Eglise. Car si le pape de Nanni Moretti renonce in fine à la charge, en revanche jamais il ne manifeste le moindre  découragement dans sa foi, bien au contraire.

Nul doute que Pèlerin reviendra sur ce film, au moment de sa sortie, le 7 septembre. Ou avant, si l’œuvre est au palmarès, comme nous l’espérons.

Phillipe ROYER

13/05/2011

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