Alain Cavalier for President

Deux présidents de la République, coup sur coup, sur les écrans de Cannes. Le premier est vrai : Nicolas Sarkozy, dans « La conquête ». Un film de Xavier Durringer, sur la marche impétueuse de l’ancien maire de Neuilly, de 2002 jusqu’à son élection à la fonction suprême, en 2007. Le second est une pure invention, née dans l’esprit fécond et sensible du cinéaste Alain Cavalier, qui l’interprète lui-même.

Si « La conquête » a été normalement applaudi, comme le sont ici les films réussis, « Pater », d’Alain Cavalier a été accueilli, hier, par un « standing ovation » d’un quart d’heure. Ce qui arrive très rarement à Cannes. Alain Cavalier et Vincent Lindon, son acteur, en avaient les larmes aux yeux. Il y avait de quoi !

C’est le film autant que la personnalité de son auteur que les spectateurs ont applaudi à tout rompre. Car depuis qu’il a renoncé à réaliser des films avec des acteurs, il y a maintenant plusieurs dizaines d’années (exception faite de « Thérèse »), Alain Cavalier poursuit, avec une ténacité et une honnêteté rarissime, un cheminement totalement personnel. Avec des œuvres conçues dans des conditions économiques spartiates, et des récits à la première personne. En résumé, Alain Cavalier, a fait de sa propre vie son laboratoire cinématographique, la recevant comme elle vient, et la restituant comme il la ressent.

Ces précédents films, auto-fictions ou documentaires, ont toujours eu les honneurs de Cannes, mais dans la section Un certain regard. « Pater » est son premier long métrage en compétition, depuis  « Thérèse », prix du jury en 1987.

C’est un ovni, avait annoncé Thierry Frémaux, directeur du Festival. « Drôle de terme. Aujourd’hui, on confond bizarre avec ennuyeux, nuançait Vincent Lindon, hier. Pour moi, c’est une comédie. J’ai entendu les spectateurs rire, et souvent, pendant la projection. Ca les a beaucoup amusé, pour un ovni ».

« Pater » est en fait un grand jeu de rôle. Alain Cavalier fait semblant d’être le président de la République. Il a confié à Vincent Lindon, la charge de premier ministre, lui demandant de défendre un projet de loi instaurant un salaire maximum, de 15 fois le salaire minimum ! Un thème dans l’air du temps …

Le film s’est réalisé au fil de rencontres régulières entre les deux hommes, entourés de quelques amis. Elles se tiennent tantôt dans l’appartement de Vincent Lindon, tantôt dans celui d’Alain Cavalier. Parfois dans d’autres lieux (bars, maisons d’amis …). La trame du jour est fixée à l’avance,  il n’y a qu’une seul prise pour chaque scène. La vie entre librement dans le champ de la caméra, tenue par le cinéaste, parfois par l’acteur, ou un tiers.

A travers les deux personnages, Alain Cavalier restitue sa noblesse à la fonction politique. Pas de coups bas. Le président et son premier ministre discutent en toute franchise, ont une idée hautement morale de leur fonction, servent l’intérêt général, et s’éclipsent finalement sans crise, ni orgueil destructeur (Alain Cavalier, tout craché !). La vie rêvée de la politique, en quelque sorte. A cent lieux de celle dépeinte dans le film « La conquête ».

La vie, le rôle … Entre les deux, la perméabilité est permanente. Alain et Vincent, liés par une touchante relation père fils (d’où le titre), prennent le pas soudainement sur le président et son premier ministre. Et vice versa. « On ne s’est intéressé qu’à imiter la vie, explique Alain Cavalier. Il nous fallait donner une impression de familier, de chaleureux, de juste … On voulait que les spectateurs assistent à notre transformation en président et en premier ministre, sous leur yeux, mais ne nous considèrent pas d’entrée comme tels ».

On se laisse emporter par l’idée : le retour d’Alain Cavalier au cinéma avec acteur. Mais pas l’acteur sans l’homme, Vincent Lindon. Un délicat jeu de miroir et de vérité. « Je l’ai très mal vécu, lorsque j’ai vu le film pour la première fois. C’est à sa troisième vision que j’ai vraiment vu apparaître cette pierre précieuse taillée par Alain Cavalier : je l’ai pris en pleine figure. Ce qui a changé après cette expérience, c’est que j’arrêterai le métier d’acteur plus tôt que prévu. Je ne me vois plus en vieux comédien. Aujourd’hui, je vis un paradoxe : je fais ce métier de mieux en mieux, du moins à mes yeux, alors que je l’aime de moins en moins ! ».

► Découvrez la critique du film La Conquête, en salles depuis le 18 mai, ainsi que le témoignage du comédien Bernard le Coq qui incarne Jacques Chirac dans le film.

Ph. ROYER

« Pater » sort en salles le 23 juin.

19/05/2011

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