Nadine Labaki : « Mon film rend hommage au courage des Libanaises »

Ceux qui ont vu son film « Caramel », sorti en 2007, connaissent le visage de Nadine Labaki. Elle y jouait en effet le rôle de la patronne du salon de beauté « Si Belle », où des femmes de Beyrouth venaient partager leur joies et leurs angoisses.

Dans « Et maintenant on va où ?», la réalisatrice et actrice campe la tenancière de l’unique bistrot d’un village, dont les femmes, chrétiennes et musulmanes, tentent coûte que coûte de freiner les ardeurs belliqueuses de leurs maris.

Drôle et tendre, cette comédie, qui s’est taillé un joli succès au dernier festival de Cannes, transcende magnifiquement un sujet grave, dont l’actualité au Moyen-Orient résonne sans cesse.

Au début de l’été, Nadine Labaki, qui vit au Liban, était à Paris pour défendre son long métrage. Nous l’avons rencontrée.

Par Philippe Royer/Pèlerin

Comment est né votre film ?

En mars 2008, après deux années d’une paix relative, avec la fin de la guerre du Sud Liban, mon pays a replongé du jour au lendemain dans un conflit interconfessionnel. Prenant prétexte du pouvoir grandissant du Hezbollah, chrétiens, chiites et sunnites ont brutalement repris les armes.

La situation était absurde. J’ai vu des voisins cohabitant jusque là en paix, devenir en un jour les pires ennemis. Beyrouth a vécu une terrible bataille de rues.

Quelques semaines plus tôt, j’avais appris que j’étais enceinte. Face à ce regain de haine, et je me suis demandé jusqu’où je pourrais aller, si j’avais un grand fils, pour l’empêcher de participer aux combats.

C’est ainsi qu’est née l’histoire de « Maintenant on va où ? » : les femmes d’un village font tout pour empêcher leurs hommes de se faire la guerre.

Le Liban n’est jamais cité dans votre film. Votre village existe t-il réellement ?

On en trouve beaucoup au Liban qui lui ressemblent, où la mosquée a été construite à côté de l’église.

Même si j’ai adopté le ton du conte, je tenais à un ancrage dans la réalité géopolitique de mon pays. Cela étant, mon film parle de la guerre en général. Pas d’une en particulier.

Ces femmes hurlent leur désespoir dans la rue … Est-ce une réalité au Liban ?  

Je ne connais pas une seule Libanaise qui n’ai vécu un drame – la perte d’un enfant, d’un mari, ou d’un être cher – directement lié à la guerre.  Sans autres moyens pour exprimer leurs souffrances, qu’en retournant contre elles la violence et l’injustice qu’on leurs avait infligées.

J’en ai vu s’arracher les cheveux par poignées, déchirer leurs vêtements, se rouler par terre, ou se cogner la tête contre un mur… Je suis obsédée par ces images.

En un sens, mon film rend hommage à leur courage. Je ne sais pas comment elles ont fait pour continuer à vivre. Aucune idéologie ne justifie qu’on tue un fils, un mari. Pas plus que je ne comprends ces femmes, et il y en a, qui  poussent au contraire les hommes à s’engager dans une guerre.

J’ai transposé ces souffrances à ma manière, certes un peu naïve et innocente. Comme un enfant confronté à une situation absurde, et qui rêve à une autre réalité.

Vous-êtes vous inspirée de femmes en particulier ?

Non, j’écris instinctivement. C’est après coup que je me rends compte de ce qui a nourri mon inspiration : une tante que j’ai admiré, une femme rencontrée un jour, une cousine éloignée …

Ces similitudes avec mes personnages de fiction me sautent aux yeux lors des grandes réunions de famille et d’amis. La nature humaine en général me fascine. J’observe beaucoup. Je me mets dans un petit coin, et je regarde…

Pourquoi avez-vous joué la carte de la comédie musicale ?  

J’adore la musique et la danse. C’est mon mari, Khaled Mouzanar, qui a composé la musique. C’est une sorte d’hommage à tous les films musicaux que j’ai aimé.

« Caramel », votre précédent film, a connu un succès international …

« Caramel » a été vendu dans plus de 60 pays ! Le Liban est une petite nation, sans industrie du cinéma  rapportant de l’argent. Mais il y a régulièrement des films comme « Caramel » qui sortent du lot.

Le cinéma aurait-il  remplacé la littérature, florissante autrefois au Liban ?

C’est vrai que le cinéma est un art plus distrayant, et donc plus attractif. Mais la littérature libanaise n’a pas dit son dernier mot.

Prenez l’écrivain Amin Maalouf. Nous sommes très fiers qu’il soit entré à l’Académie Française.

Le fait est que « Caramel » est devenu une sorte d’ambassadeur de notre cinéma à travers le monde.

Quand les Libanais partent en voyage, ils glissent toujours un DVD de mon film dans leurs bagages, pour l’offrir à leur amis à l’étranger. « Caramel » est devenu une fierté national. Cela me touche beaucoup, et m’encourage. Je me sens investie d’une sorte de mission.

A vrai dire, une oeuvre ou une personne ayant réussi à l’étranger nous rend fiers. C’est comme une revanche sur l’adversité. Nous ne sommes que quatre millions à vivre au Liban, un pays tout sauf facile. Contre une diaspora de 12 millions Libanais !

« Et maintenant on va où » ?

Je ne sais toujours pas ! Nous vivons au jour le jour depuis si longtemps ! Nous avons pris la mauvaise habitude de ne jamais faire de projets, car on ne sait pas si la guerre ne va pas reprendre le lendemain et tout anéantir.

Recueillis par Philippe Royer

20/09/2011

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