
Denis Podalydès dans "Richard II" © Michel Gangne/AFP
Ce vendredi soir, sur France 2, vous pourrez voir La Tragédie de Richard II , spectacle filmé lors de la représentation à laquelle nous avons assistée hier soir dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes.
Une fois n’est pas coutume, cette captation est – peut-être – le meilleur moyen d’apprécier ce spectacle. On y perdra certainement le très beau travail de lumières sur les murs imposants du Palais, mais on y gagnera certainement en qualité d’audition pour entendre la nouvelle traduction proposée par Frédéric Boyer.
Datant de la fin du XVIe siècle, cette tragédie de Shakespeare nous conte les derniers jours du règne de Richard II, souverain tyrannique trahi, destitué et assassiné par ses pairs, et l’accession au trône de son cousin, Bullingbrooke, qui deviendra Henri IV d’Angleterre.
La scénographie de Jean-Baptiste Sastre est dépouillée, seule une table et une immense poutre barrent la scène, laissant l’immensité du plateau aux seuls acteurs emmenés par Denis Podalydès dans le rôle-titre, qui compose d’emblée un roi enfantin un peu loufoque dont les hochets seraient la couronne et le sceptre royal.
Autant le dire tout de suite : aucune surprise dans cette façon de sautiller sur scène et de pratiquer à outrance l’ahurissement et les accès d’autorité comme un enfant capricieux, et cela pour aller chercher les rires du public…
Ce registre est le sien – il l’utilisait déjà brillamment dans L’Avare à la Comédie-Française la saison dernière, mais le nuançait alors d’une noirceur souveraine. Pas de souveraineté ici pour ce roi qui devient caricatural et on a bien du mal à saisir la dimension tragique du personnage.
Sa prestation crée un décalage avec les autres comédiens, chacun donnant le sentiment de jouer dans son coin des partitions différentes plus ou moins réussies. Notons que les prestations de Nathalie Richard et Vincent Dissez sont, à l’inverse, des plus convaincantes : ils donnent à leurs personnages une véritable puissance tragique.
Dans le rôle de la reine, Nathalie Richard impose sa présence légère puis bouleversante, alors que Vincent Dissez (Bullingbrooke, le cousin de Richard II) empreint de fougue son personnage de traître ambitieux qui ne peut se résoudre à l’exil imposé par le Roi.
Prestation d’autant plus remarquable quand on sait que le comédien a hérité du rôle il y a trois semaines, à la suite de la défection du comédien initial, Pascal Bongard.
Agréable surprise aussi de retrouver l’Académicienne Florence Delay (la Jeanne d’Arc de Robert Bresson), dans le rôle de l’évêque Carlisle. Toute en retenue, elle est la voix d’une sagesse que plus personne n’écoute.
En revanche, Bruno Sermonne vocifère ses prophéties et sa douleur comme s’il donnait la réplique à Alain Cuny dans une production des années 1940. Les autres courent un peu partout dans la nuit, à la recherche sans doute d’un metteur en scène.
Car quel est exactement le projet de Jean-Baptiste Sastre ? Tout demeure ici vain et illisible, à l’image de ce mannequin attablé – représentant une jeune fille blonde – présent pendant toute la représentation.
Qu’attend-elle, cette fille fantôme, dans la pénombre et l’immobilité ? Par quoi est-elle pétrifiée ? Par le désastre causé par l’inhumanité du pouvoir ? Ou par celui de ce qui se passe sur scène ? Une allégorie de l’ennui, peut-être ?
En se concentrant sur les gros plans d’acteurs en jeu, le téléspectateur pourra sans doute mieux entendre le texte de Frédéric Boyer. Nerveuse et limpide, sa nouvelle traduction a été un vrai plaisir de lecture. Elle donne à entendre Shakespeare autrement.

Didier Galas et Valérie Dréville dans "Délire à deux" © Anne-Christine Poujoulat/AFP
Vivement que Valérie Dréville réinvestisse de sa démesure la Cour d’honneur où elle joua sous la direction de l’un de ses maîtres, Antoine Vitez. C’est elle qu’il faut voir ces jours-ci dans une autre proposition du Festival « in », Délire à deux, de Ionesco, mis en scène par Christophe Feutrier.
Accompagnée de Didier Galas, elle anime sans la moindre complaisance psychologique le ring de lumière qui sert d’espace de jeu.
Une heure de violence et d’humour noir, d’échanges prodigieux entre les deux acteurs, pour traduire les affres d’un couple se déchirant dans le huis clos de son appartement, alors qu’une guerre dévaste la ville et finit par ravager leur intérieur.
Tout est en jeu ici : la voix dans les multiples possibilités de ces deux comédiens virtuoses, le corps par lequel passent la moindre émotion, les regards qui brillent d’ironie ou assassinent, avant de s’adoucir ou de se voiler.
Un duo/duel saisissant où le metteur en scène a l’intelligence d’exalter le texte et de mettre au premier plan ses deux acteurs au sommet.
Dans le même lieu, nous avions adoré la semaine dernière le travail de Stanislas Nordey. Nordey, Dréville : sans battements de tambour, avec la discrétion des plus grands, ils s’investissent dans leur travail, humbles et généreux Sans esbroufe.
Les rois, ce sont eux.
Luc Reyrolle
► La Tragédie de Richard II, à 22 heures dans la Cour d’Honneur, jusqu’au 27 juillet. Tournée en 2011 : Sceaux, Valenciennes, Marseille, Douai, Chalon-sur-Saône, Annecy, Saint-Quentin-en-Yvelines, Amiens, Clermont-Ferrand, Lorient et Nîmes.
► Délire à deux, à 15 heures et/ou 18 heures, salle de Montfavet, jusqu’au 24 juillet ; Tournée en 2011 / Toulouse, Clermont-Ferrand, Gap, Dunkerque, Évry et Paris.